Le guitariste Arnaud Dumond a débuté sa tournée européenne au départ de la ville d’Antony ce dimanche 25 mars 2018. Il sera attendu par la suite en Italie, Espagne et aura pour destination finale Londres en novembre 2018. Rentrons dans les coulisses de la préparation de sa nouvelle tournée, avec à la clef un nouveau concerto, spécialement conçu pour cette nouvelle aventure musicale !

infos-reportages.—  Comment est né ce nouveau concerto que vous allez jouer ce dimanche 25 mars 2018 à Anthony ?

Arnaud Dumond.— Il est né d’une commande de mon collègue Frédéric Bernard pour le Festival qu’il organise chaque année en Picardie. Il y a dix ans, il avait déjà soutenu la création d’une seconde version de mon Requiem pour une Nativité, jusqu’à l’apothéose miraculeuse de sa création avec cent musiciens et choristes dans la cathédrale de Reims

Quelle est histoire de ce concerto ?

La musique instrumentale ne raconte aucune histoire. En revanche, elle met en son des sortes de scenari qui peuvent ressembler à différents états de l’âme : le calme, la tension, la fureur, la colère, l’humour, la rêverie, la mélancolie, le désespoir, la joie, la magie, etc. Tout l’art du compositeur est de relier ces différents états pour en faire justement une « histoire de son » qui « tienne au mur », et qui aille d’un point A à un point Z.

Ce concerto suit-il une construction en trois mouvements ?

La forme du concerto est en effet classiquement construite en trois parties : le premier moderato, le deuxième adagio et le troisième allegro. C’est celle que j’ai adoptée ici, alors que mon concerto pour guitare seule (années 2000) se présente en un seul mouvement et se développe à partir de la sombre naissance du son et de la guitare jusqu’à parvenir à une fête sonore finale où s’entremêlent la Marseillaise, l’Internationale, des chansons populaires et même le thème de Jeux-Interdits !

Dans un concerto et dans celui-ci particulièrement, le second mouvement est traditionnellement le plus lyrique et le plus amoureux (il est d’ailleurs dédié à ma compagne Elena J) : les guitares se parlent, chuchotent, se frôlent littéralement comme dans un ballet de cygnes. Le tout finit par une chaconne (danse lente, ndlr), forme cyclique baroque que les guitares engendrent afin de rallumer l’orchestre comme un feu d’émotion.

Pour ce double concerto, il s’agissait vraiment pour moi de faire avancer les deux guitares comme un couple dont les discours se cherchent, se présentent, marchent parallèlement, s’enlacent, se stimulent et finissent aussi par stimuler l’orchestre à son tour, lequel prend alors une sorte d’envol dans chacun des mouvements. En travaillant dur j’ai trouvé à déclencher dans chaque mouvement une sorte de moteur qui m’a parut assez irrésistible pour conduire la musique jusqu’à sa fin. Même s’il y a des séquences assez intenses, il y a souvent de grands moments de bonheur lyrique.

Vous menez une carrière de compositeur et de concertiste. Quel est votre secret pour réussir ?

Travailler… Beaucoup travailler mais avec pas mal de méthode, car cela représente des conflits de temps et d’appétits qu’il faut correctement distribuer selon ses propres états d’âmes quotidiens. La réussite n’est jamais assurée… Et l’on repart souvent comme un débutant à chaque fois. C’est la caractéristique à la fois rafraîchissante et angoissante de toute activité dite artistique. Retrouver une sorte d’innocence tout en devant affronter l’écoute ou le regard d’autrui.

Vous avez composé plus de cent œuvres pour guitare, mais aussi pour orchestre, chœur… Dont une Messe et un Requiem (seul guitariste dans l’Histoire à avoir composé un Requiem !) qui a été joué trois fois à la Madeleine à Paris, à la cathédrale de Reims et dans d’autres cathédrales en France. Comment avez-vous réussi à maîtriser tout ceci en même temps ?

Grâce d’abord et avant tout à ceux et celles qui m’ont fait confiance. C’est le premier moteur du créateur, celui qui lui fait croire que ce qu’il fait a quelqu’importance. Sans cela il se morfond vite dans l’ « à-quoi-bon ». Ou se dessèche comme une plante sans eau. Après quoi il faut se relever les manches et travailler avec deux sentiments contradictoires mais productifs : le bonheur de travailler et l’angoisse de rater son coup. Il faut donc un certain équilibre nerveux pour maîtriser ces deux chevaux qui partent en général dans des directions opposées…

Pour ceux qui m’ont aidé il faudrait citer les nombreuses personnes qui m’ont plus ou moins accompagnées depuis le début de ma carrière. Pour ne pas étaler un dictionnaire ici je m’en tiendrai à mes récentes aventures du Requiem ou du concerto puisque vous m’en parlez, et nommerai : Laurent Festas, Frédéric Bernard toujours constamment fidèle, les chefs Agnès Stocchetti, Joachim Leroux, Johann Fargeot, Stéphane Candat, mais aussi mon frère Jean-Baptiste Dumond, mes propres filles et avant tout ma compagne Elena qui ne lâche pas d’un pouce son intérêt pour mes travaux. Des collègues occasionnels m’offrent généreusement temps et énergie également, tels aujourd’hui Gérard Verba, toujours Frédéric, et d’autres, ainsi que de fidèles amis ou amies qui me font l’honneur d’être aussi des admirateurs à long terme, tels ces compagnons de routes éloignées que l’on voit rarement mais que l’on sait toujours marcher dans la même direction… J’aimerais citer ici Raùl Maldonado qui m’honore souvent de son attention et dont je me régale à la fois de ses musiques, de ses chansons et de son art de la parole, unique en son genre.

Tous ignorent bien sûr combien leur attention a de précieux pour moi, car tout travail artistique est volontairement et immanquablement très solitaire et parfois désorienté. Il commande d’être avare de son temps et donc de sacrifier une pratique plus nourrie des amitiés. A l’inverse, quant à moi, j’agis de même envers nombre d’artistes, penseurs, hommes d’action, familiers… Que j’admire et dont je me nourris aussi, mais qui l’ignorent ! Les ondes suffisent sans doute, je l’espère !

Travaillez-vous avec une équipe au quotidien ?

Hormis mes collègues de travail et Elena, je confirme le mécanisme très, trop sans doute, solitaire de ma démarche.

Vous allez partir en tournée en France, Italie et Espagne puis à Londres à la fin de l’année 2018. Quelles sont les différentes œuvres et morceaux que vous allez jouer en fonction de ces pays ?

Depuis plusieurs années je partage mon temps entre deux activités différentes.

Des commandes d’œuvres à composer pour divers orchestres de conservatoires ou de festivals où je me produis à la fois comme compositeur donc, et aussi en tant que concertiste. Des master class relient ces différentes activités sur place. Pour un compositeur une commande est toujours précieuse : cela lui donne la force d’exister et de croire en lui. Et lui pose à chaque fois de nouveaux problèmes à résoudre : formes, effectifs, desiderata… Si vous connaissez les interprètes par qui vous allez être joué le bonheur est encore plus grand, un peu comme un tailleur qui travaille sur mesure et surtout : si une sorte d’amour réussit à se tisser entre nous je sens que je vais pouvoir leur demander ce qu’il y a de meilleur en eux : cela décuple l’imagination !

La seconde est mon travail de concertiste : en récital solo, mais aussi en duos : 1) classique + flamenco : cette année en compagnie du grand flamenquiste sévillan Pedro Sierra, 2) classique-classique comprenant des concerts principalement autour des mes propres œuvres pour duos de guitares, toujours avec Frédéric Bernard.

De nombreux guitaristes amateurs ou professionnels vous considèrent comme un Mozart ou un Beethoven de la guitare. Qu’en pensez-vous ?

Si j’atteignais déjà la hauteur d’un de leur demi-doigt de pied ce ne serait pas si mal ! Il est vrai que mes admirations sont le plus souvent extra-guitaristiques, compositeurs ou interprètes, bien que notre spécialité compte à présent de beaux créateurs tels bien sûr Roland Dyens qui nous a quitté prématurément, mais encore Brouwer, Koshkin, Assad, Bensa, Boutros, Ourkouzounof (qui fut mon élève autrefois) et j’en oublie tant à l’étranger. De même de grands interprètes : je n’en citerais que deux car ils sont aujourd’hui légion : l’australien Tomy Emmanuel et le norvégien Rolf Lislevand, absolus seigneurs en leur domaine et qui m’ont souvent stimulé. Mais comme je vous le disais mes références sont le plus souvent extra-guitaristiques. Elles vont de Charpentier à Schnittke ou Levinas, en passant par Beethoven, Stravinsky, Bartok… je pourrais vous en citer des dizaines : je suis un grand admirateur de musiques, rock, chanson et musiques du monde compris. Tout m’intéresse en fait, c’est un peu mon drame  😉

Quelle est selon vous la forme symbolique d’une guitare ?

Elle a certes une forme extérieure admirablement féminine, mais pour moi elle est un os de seiche, comme pour les oiseaux : chaque jour se refaire le bec pour marcher droit !

Aurons-nous l’honneur de voir la sortie d’un mémoire d’Arnaud Dumond ?

Il est en cours, il s’intitule « Faire l’âme pour avoir du son », tout un programme ! Mais c’est pas demain la veille qu’il sortira. Il sera d’avantage un livre de réflexion que de souvenirs, ou alors très littéraire. L’anecdote en soi ne m’intéresse pas. C’et la façon de la raconter, et cela c’est encore bien du travail ! 😉

Enfin pour vos élèves, quelles surprises leurs réservez-vous pour cette année ?

Excellente question ! Il faut toujours surprendre ses élèves ! A mes petits-fils – à qui j’enseigne la guitare chaque mercredi – j’ai ajouté de leur enseigner aussi les échecs. Votre question va me faire réfléchir à y penser d’avantage pour mes autres étudiants, les grands ! Je crois que je leurs enseignerai parallèlement la poésie, que je connais assez bien, de Villon à Jude Stefan. Lire musique comme on lit la poésie c’est très instructif : les appuis, les périodes, les timbres, les plans différents, etc. On doit y trouver du sens et du son, et un ton, une voix intérieure d’une certaine nature. On peut mettre parfois une journée à la chercher. Il faut qu’elle descende en soi naturellement, la rêver avant de la dire, une sorte d’exercice de méditation ou de prière : la musique naît alors comme une apparition, un accouchement sans douleur. Il suffit d’attendre. Beaucoup de patience et de travail régulier amènent à cela.

Que souhaitez-vous dire aux amoureux de votre guitare ou à votre famille ?

Que la guitare soit amoureuse d’eux bien sûr ! Et merci.

Propos recueillis par Benjamin Rémon avec Jonathan Tessier